Le lendemain, Noa n'osa même pas lever les yeux vers elle et elle-même n'adressa la parole à personne. Un message de Charline attendait Noa à son retour : " J't'en supplie Noa, pourquoi tu fais ça ? je t'aime ! Réponds stp." Etonné mais le coeur déjà trop lourd, il ne répondit pas.
Depuis quelques soirs, Noa songeait longuement les yeux rivés au plafond. Ses conversations avec Alexandra lui manquaient.
Alexandra, quant à elle, courrait dans les bois. Déjà ses cheveux dorés reprennent leur teinte mauve.
Alors que le soleil éclairait le monde de ses derniers rayons de la journée, Noa craqua et fonça vers les bois. Il les traversa, tel une flèche, persuadé de l'endroit où la trouver. Effectivement, Alexandra gisait nue et inconsciente au centre de la clairière.Il la berça et la couvrit tendrement et, pour ne pas réitérer son erreur, il quitta les lieux avant qu'elle n'ouvrit les yeux. Il en fit de même chaque jour qui suivit. Ces vols semblaient profondément accabler la jeune fille, de plus en plus silencieuse. Pour combler son désarroi, Noa écrivit des morceaux de musique qu'il jouait à la guitare. Un soir où le vent soufflait fort, il eut la conviction de trouver Alexandra dans les bois et consciente.
Alexandra achevait de se transformer en décollant : une fine robe rose, ses mèches mauves et ses fines et jolies ailes étaient apparus.
Noa eut juste le temps de lui saisir la main, il n'avait pas encore levé les yeux vers elle qu'un éclair traversa le ciel et tout se mit à tourner.
Quand il recouvra ses esprits, il se trouvait allongé dans une clairière faiblement éclairée d'un feu de camp brûlant tout près de lui. Une odeur de pin, d'herbe humide et de violette étourdissaient ses pensées encore confuses. Il alla s'assoir auprès du feu et découvrit une jolie fée mauve. Celle-ci lui souriait tandis qu'il se réchauffait face à elle.
- Comment te sens-tu ?, lui demanda-t-elle.
Ses grands yeux bleus avaient des reflets violacés assortis à ceux qui coloraient ses cheveux blonds. Comme beaucoup de fée, pensa Noa, elle avait le corps svelte couvert partiellement d'une fine robe. Sur celle-ci voletaient de petits papillons violets. Ses bras, son dos et une grande partie de ses longues jambes étaient nus. deux fines ailes d'un mauve transparent ornaient son dos.
- Bien, merci, répondit-il timidement.
- Je t'ai connu plus enthousiaste, Noa.
Ce dernier releva la tête, la jeune fille lui sourit.
- Vous connaissez mon nom ?, parvint-il à articuler.
- Mais, Noa, je te côtoie depuis début septembre, je me souviens tout de même de ton prénom.
Les rouages du cerveau de Noa se remirent enfin à fonctionner.
- A...Alex...Alexandra ?, bégaya-t-il.
- Mais oui, bêta ! Tu ne m'avais pas reconnue ?
Elle passa ses doigts dans ses cheveux. Son sourire s'effaça.
- Ah oui, je comprends maintenant.
- Où sommes-nous?, demanda Noa.
- Dans le bois d'Helenskäf, au nord d'Ilniaria. Mais tout ceci ne doit pas te dire grand chose, ajouta-t-elle.
Les yeux foncés de Noa s'ouvrirent de stupéfaction.
- Où as- tu dit ?
- Dans le bois d'Helenskäf.
- Mais... quel est cet endroit ? Où sommes-nous ?
- Ce pays ne fait pas partie de ton monde, Noa.
- Mon monde ? Que veux-tu dire ?
- Si tu me laissais parler, peut-être serais-tu plus éclairé, Noa.
- Excuse-moi.
- Tu es dans un monde appelé Viltaniola. Je suis née ici sous le nom d'Alienava.
- Et Axel ?
- Alegriano, il est vraiment mon frère. C'est pour lui que je suis revenue plus tôt.
- Pourquoi ?
- Il est tombé fort malade. Si je reviens assez couramment, Alegriano, lui, n'en a pas la capacité. Si tu savais comme je m'en veux...
- Mais, ce n'est pas de ta faute, Alex...Alienava.
- C'est moi qui l'ai emmené chez toi.
- Pourquoi ?
- Il y a 10 ans, quand j'ai décidé de quitter Viltaniola pour ton monde...
- Pourquoi ?
- Mais tu as rayé ton disque ou quoi ?
- Oh, pardonnez-moi, très chère. Auriez-vous l'amabilité de me donner les raisons de cette décision ?
Alienava éclata de rire.
- Pourquoi ? Ton monde me fascinait. J'ai appris son existence en deuxième année, ce qui correspond à la deuxième maternelle chez vous. Deux ans plus tard, j'équivalais à nos experts.
- A 6 ans ?
- A 3 ans, nous apprenons à lire ici. Et à 7 ans, j'ai quitté Viltaniola avec Alegriano qui ne pouvait se résoudre à me laisser partir seule.
- Et donc, tu reviens souvent ici ?
- Chaque mois de chez vous, je me rends dans ce bois dans lequel nous nous retrouvions pour reprendre mon apparence normale à l'abri des regards.
Noa observa les mèches violettes dans ses cheveux blonds, les étincelles mauves dans ses yeux, les belles ailes et ses vêtements étranges et si beaux à la fois.
- Pourquoi êtes-vous ainsi ?
- Et vous, pourquoi êtes-vous comme cela ? Chez nous, les enfants naissent dans des pots, comme ceux dans lesquels vous mettez vos plantes. Quand ils viennent au monde, ils possèdent déjà de petites ailes dans leur dos.
- Ils savent déjà voler ?
- Tu es fou ! Non, ils apprennent cela à l'Ischian à 3 ans.
- L'Is-truc, c'est quoi ?
- L'Is-CHIAN, l'école quoi. Donc, je reviens ici deux jours de chez vous qui durent en fait 27 jours ici. J'en profite pour poursuivre mon éducation. Quant à ce qui est arrivé aujourd'hui, je ne sais pas....
- Moi non plus, je t'ai attrapé la main et me suis évanoui.
- C'est étrange... Demain, nous irons voir mon oncle. Il nous répondra sûrement.
- Demain ? Mais mon père va s'inquiéter !
- Mais c'est qu'ils ne mentaient pas les prof en disant que tu étais l'élève le plus dissipé à qui ils aient jamais enseigné !
- Pourtant, tu donnes bien plus l'envie d'écouter qu'eux, souffla-t-il en souriant.
- Charmeur !
Noa éclata de rire.
- Quand nous repartirons à la prochaine Niuvia, seule une nuit se sera écoulée chez toi et te connaissant, ton père ne s'inquiétera pas pour une nuit.
- N'insinuerais-tu pas que je sois un enfant récalcitrant ?
Alienava éclata de rire à son tour.
- Que veut dire Niuvia ? , ajouta-t-il, plus sérieux.
- La lune, la prochaine lune, Noa.
L'astre baignait la nuit de sa pâle couleur blé. Noa s'allongea dans l'herbe humide et contempla les myriades d'étoiles dans le ciel. Le feu s'était réduit à de rougeâtres braises. Leur lueur projetait des ombres sur les arbres voisins. Alienava sortit d'un sac une couverture.
- Nous devrons nous contenter d'une seule.
- Pas de problème.
Elle étendit la couverture sur eux et se rapprocha de lui pour que la couverture les recouvrit tous deux. Noa frissonna :
- Tu as froid ?
- Non, non, ça va...
Un silence apaisant s'installa sur leur petit campement.
- Ton prénom a une signification ?, demanda Noa en rompant ce silence.
- Comme toute chose ici. Alienava signifie étoile filante.
Noa se tourna vers elle et l'observa attentivement. Effectivement, des étoiles scintillaient dans les reflets mauves de ses yeux. Admirant la beauté de ceux-ci : intensité de bleu mêlée à ces nuances mauves pétillantes, il ne remarqua pas qu'elle s'était également retournée vers lui. Il sursauta en l'entendant éclater de rire.
- Qu'y a-t-il ?
- Mais rien, bafouilla Noa.
- A quoi pensais-tu ?, lui demanda-t-elle, plus sérieusement.
- A... à rien, répondit-il écarlate.
Elle voulut réattaquer mais il fut plus rapide :
- Pourquoi dis-tu que tu disparais deux jours de chez nous alors que je te voyais chaque soir ?
Son air amusé s'envola et elle soupira :
- Je n'étais pas censée partir et c'était très compliqué de quitter ton monde en dehors des jours prévus.
- Que veux-tu dire ?
- Quand je rejoins ce monde, je me fais aider d'un sortilège mensuel qu'il me suffit d'activer. Mais ces derniers temps, je devais me contenter de ma propre - mais bien moins puissante - magie. C'est pour cela que tu pouvais me voir, je ne quittais ton monde que spirituellement.
- C'est pour cela que tu usais tant de ton énergie ?
- Oui, j'ai eu un mal fou à ramener Alegriano en Viltaniola et m'y rendre chaque jour me demande beaucoup de forces.
- Que lui est-il arrivé ?
- Nos ikyones - médecins - pensent que son mal est dû à l'éloignement de son monde. Alegriano ne possède que de très faibles pouvoirs et il ne peut venir se régénérer que tous les quatre mois. Je m'en veux terriblement de l'avoir entraîné avec moi. Il n'a jamais été vraiment heureux chez toi.
- Et s'il reste pour de bon ?
- Je ne sais pas. Ma force vitale est liée à mon skiarn.
- Skiarn ?
- Frère. Soeur se dit également skiarn en viltaniolien.
- On ne distingue pas le masculin du féminin en viltaniolien ?
- Non, le genre et le nombre est précisé par le déterminant. As marque le féminin singulier et es le masculin. Pour le pluriel, on y ajoute le suffixe -de.
Noa étudia ces propos avant de demander :
- Mon nom a-t-il une traduction chez toi ?
- Noa... Je ne sais pas. Nous demanderons cela demain à mon oncle. Dormons un peu à présent. Bonne première nuit chez moi, Noa.
- Bonne nuit à toi aussi, Alienava.